Poésie de Jean-Pierre Spilmont
Il faisait très froid sur le fleuve
Un cargo rouge
Avançait lentement.
La dérive des glaces était comme un signal.
Ou comme une prière
J'ai perdu le chemin par où je suis venu
et vous avez disparu peu à peu
comme un très léger refrain
qui lentement s'efface
et finit par s'éteindre
sur les lèvres du passé.
La douce morsure des arbres montait avec l'hiver et j'avais à nouveau perdu la mémoire de mon âge en murmurant la longue litanie des villages entrevus J'ai entendu les heures se froisser une à une avec un soupir d'aile. Un soleil froid fondait doucement dans la glace du fleuve, sur la rive duquel j'aurai aimé vous voir courir quand vous étiez enfant. Puis, ce fut comme s'il neigeait dans ma tête en attendant que le jour se lève et que le bruit que font les villes nous réveille enfin. Pour quelques heures Ou pour longtemps. La neige vacillait comme une lumière de bougie, comme un flamboiement de chandelle pour éclairer le contour d'un visage. Quelques uns s'étonnaient de nous voir dispersés en quête de nous ne savions quelle aurore, ne sachant ce qu'il adviendrait quand le vent tomberait, ou quand l'épinette blanche abandonnerait son ombre aux mésanges. Ne sachant ce qu'il adviendrait quand les enfants d'ici n'attendraient plus rien d'autre que de sentir couler sur leurs joues des fragments d'histoires oubliées capables de réveiller le vieil hiver à l'autre bout du fleuve ou de la mer. Ne rien toucher. Regarder seulement le ciel ou ce qu'il en reste et rejoindre la minuscule clarté d'un refuge, là, où d'autres voyageurs, avant de s'éloigner, ont préparé quelques bûches à l'attention du nouveau venu qui n'a jamais eu de visage On se croise. On se croisaient depuis longtemps déjà. Aux angles des rues fantômes qui débordent de pluie et de nuit. Pourtant, nous nous reconnaîtrons peut-être un jour. Mais ne répondez pas à mon appel si je vous fais le moindre signe aujourd'hui. Votre regard ne me serait rien d'autre qu'un sursis et vous ne reconnaîtriez qu'un brouillard anonyme, solitaire, montant sans bruit au ras des heures Lorsque je m’éveille, parfois, Il ne reste rien sur la page qu’une fine couche de cire. Un désespoir d’outre-ciel, Un parfum de bougie morte. J’avais oublié le premier feu des hommes J’avais oublié que seules les femmes en étaient les gardiennes. J’ai supplié qu’on me garde une part d’étincelle. Une seule. Pour le dernier convive. . Québec, L’Ile d’Orléans Un matin de décembre 2005 Merci à Jean-Pierre Spilmont qui a eu la gentillesse de m'envoyer ce texte en toute amitié. Nat C


/image%2F1432110%2F20240105%2Fob_bfa7b5_1946d4ff-efcd-41cc-9473-558456b2b6aa.jpeg)