virus 2
La vie est un rendez vous. Mon meilleur rendez vous fût celui-ci justement. Le jour où ma mère m'expulsa à jamais de sa cave utérine.
J'ai bien conscience de dire une banalité. Sauf qu'à ce moment là, je ne connaissais ni le temps qu'il faisait,ni où j'étais, ni comment j'avais fait pour arriver jusque là. D'ailleurs cela m'était complètement égal. Je baignais dans une douce volupté avec comme seul contact le mamelon de ma mère. Si j'avais su que ce goût doucereux à mes lèvres deviendrait bientôt plastique, que cet état de chique molle ô combien confortable s'alourdirait à outrance et que cette volatile insouciance ne serait qu’éphémère, je me serais envolée de suite vers les cieux deux ailes blanches accrochées à mes bras.
Mais voilà il a bien fallu penser. D'abord crier pour dire j'ai faim. Très vite, ma mère et moi nous ne fûmes plus vraiment d'accord. Le temps qu'elle lève sa robe, rabaisse son soutien gorge, mon ventre affamé souffrait la torture et elle s'énervait déjà de m'entendre quémander.
La vie, c'est comme dans une gare. Un vrai merdier. Je n'ai d'ailleurs jamais compris comment tous ces gens s'engouffraient aussi facilement dans les trains. Moi,le temps que je comprenne sur quel quai je devais me trouver,le grand bleu avait déjà filer entre mes mains. Pas de chance. Déconcertée, je me recroquevillais et je retournais tant bien que mal dans mon état foetal;je fermais les yeux,me concentrais et je rétrécissais jusqu'à devenir infiniment petite. A tel point que même les chefs de gare ne me voyaient pas. Insignifiante j'étais. Ou plutôt invisible.
C'était certain: j'avais écopé d'un don: celui de celle que l'on ne voit pas. Si, dans ma plus tendre jeunesse ce don me fut insupportable, rapidement j'en fis mon meilleur sens. Seule, avec celui que j'avais appelé le sixième, j'allais conquérir le globe. Je me mis à escalader le mont blanc en moins de deux, le Kilimandjaro sans avoir froid aux yeux et dans ma folie j'embarquais volontiers Colette, fière d'avoir pour guide Nathalie, même qu'un beau jour de quarante quatre, je fis signe à Saint Ex de rester prudent, lors de son dernier vol de nuit.
Mes voyages intérieurs me permirent d'exister avec ce rendez vous via la vie que je n'avais pas choisi. Ils m'acquièrent la certitude que dans la réalité, nous ne connaissions jamais le quand, le qui,le comment et le où. A l'inverse, mes rêves les plus immoraux me confirmèrent le contraire. Je partais quand je voulais dedans mon train fantôme, j'avais de nombreux compagnons de route, des femmes,des vieillards,des chats,parfois, il m'arrivait de partager des petites gourmandises avec quelques hommes de passage dans mon wagon-lit douillet. Je vaquais en des lieux que j'avais imaginé à ma guise et
viva la vida
Un jour, mon sixième sens me fît faux pas. Impossible de rester transparente plus de trois minutes.
Je réglai mes neurones en me massant les tempes, fis quelques postures de yoga mais rien n'y fit. Je me résolus donc à l'ultime urgence: celle d'apprendre par coeur "la métamorphose" de Kafka. Au bout de quelques heures de lecture, j'entrepris de m'enfermer dans ma chambre et de ne jamais y ressortir tant que mon invisibilité ne referait pas surface. Les jours passèrent ainsi tant et si bien que le roman de Kafka me métamorphosa en ermite anorexique.
Les pompiers me ramassèrent à la petite cuillère, recollèrent les morceaux de conscience qui me restait et m'embarquèrent à l'hôpital. Ce fût mon premier vrai voyage en camion. Les messieurs en uniforme ne partagèrent pas mon brancard.
-"Mademoiselle, il serait temps de vous réveiller!" me secoua une femme habillée tout en blanc. Puis elle me fit une morale de rude épreuve et souhaita absolument me remettre sur les rails. Mais de quels rails parlait-elle?
Elle m'aiguilla dans diverses activités ; elle me dicta les vertus du sport,de la couture,du théâtre,du patchwork et même des échecs.
"Et mes rêves et mon don alors?"
"Foutaise" me répondit-elle. Et elle jeta Kafka à la poubelle. Cette femme me mit un coup de pied au derrière à tel point que j'atterris contrainte et forcée dans une immense gare pas des moins populaires. Je m'efforçai de prendre quelques trains mais aucun ne m'emmena aussi loin que les précédents. Hélas, je ne rencontrai pas de compagnons de route et, pire, je me mis à lire du Mary Higgins Clark.
Mais parfois mon sixième sens revenait. Et nous nous baladions de longues heures sur les voies désertes et interdites.Ca facilitait nos échanges que la société considérait illicite. Au loin, les grands bleus emmanchés d'un long bec nous fonçaient dessus, nous avions tout juste le temps de déguerpir sur une autre voie. Pourtant, parfois le désir de rester plantée à attendre que le grand bleu me soulève me prenait à la gorge. Je l'entendais klaxonner, trop rapide et violent pour freiner, puis il me happait en pleine face,me propulser en lambeaux et alors je planais,je planais au dessus des aigles...
Nat C
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