Au plus bas...
Je pense à toi souvent. Parfois, je rentre dans un café, je m’assieds près de la porte, je commande un café. J’allume une cigarette, et je regarde à l’extérieur. Une jeune femme court sur la chaussée. Elle te dérobe ton allure de cavalière, endosse tes bottes noires et tes longs cheveux bruns ; sa chevelure se tresse et, te voilà, jaillissant de mes tréfonds, splendide, éblouissante… Ton image m’obsède, me harcèle, me tourmente sans relâche.

Je songe aussi aux hommes qui marchent, seuls, sur le côté de la route, à leurs regards qui s’attardent, incertains, sur les quelques passantes. Mon obsession de toi pénètre dans leurs corps étrangers, tu viens alors t’abîmer dans chacun d’eux, ensorceleuse, les sacrifiant, chacun à leur tour, à un long et douloureux naufrage. Solidaire, je compatis à mes compagnons d’infortune, puis une jalousie féroce et morbide me surprend de plein fouet.
Je commande alors un whisky. Puis un autre. Je pense encore plus fort à toi.
Sur le trottoir d’en face, des enfants jouent à cracher dans un égout , ils rient de leurs gestes. D’un clignement de paupière, j’attrape au vol leurs éjections. Je m’arrose de leur abreuvage et je m’y imbibe. Je m’enfuis. Je te fuis. Je me constitue prisonnière de leurs jeux et, à mon tour, je m’engouffre dans la bouche du dégoût. Par instant, je sors ma tête pour respirer le jour, et le crachat des gosses devient ton venin, m’empoisonne et me ramollit comme un déchet. Alors, ton image m’enrage, que de la mordre, je me laisse glisser, dans les profondeurs du caniveau.

Je recommande un whisky. Je me grise d’alcool pour mieux m’enivrer de toi. Je regarde encore dehors et je crois que tu ris avec des filles en jupes trop courtes sur ce même trottoir. Tu es légère, sensuelle, riante, libre. Cette vision de toi me touche puis me blesse jusqu'à me meurtrir. Après quoi, je plonge et je baigne dans mon verre bientôt vide puis je me noie à nouveau dans l’égout. Je pense à toi amèrement.

C’est souvent à la tombée de la nuit que je termine mon dernier whisky. De nouvelles couleurs apparaissent sur la rue. Les prostituées sont plus jeunes et les jupes raccourcissent. J’avale d’un trait le contenu de mon verre et c’est alors que parmi les visages des putains le tien se confond. De ta silhouette cavalière, il n’en reste que les jambières. Soudain, une de mes mains surgit du caniveau. Poignante et ferme, elle te saisit une jambe, puis l’autre. Je plie ton corps et je l’aplatis comme une cocotte en papier.
Alors, je t’engouffre à l’intérieur de mon abysse ;tu flottes dans mes artères, tu t’abandonnes à mon cœur et tu t’évapores enfin… Nat.C
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